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Dessiner le tissage

20 octobre 2020 -

Dessiner le tissage : une passion d’artiste polymorphe

Quelle chance que la nôtre, artisserand-e-s ! Nous venons de multiples horizons, géographiques, culturels, professionnels. L’école de Chinon draine une réjouissante hétérogénicité de profils et pour notre plus grand bonheur, en naviguant d’un groupe à l’autre, nous avons possibilité de rencontrer toujours plus de gens passionnants.

Rien que cet été par exemple, j’ai eu la chance de faire mon stage d’une semaine avec :

  • un artiste scénographe / photographe / performeur / acteur (il fait un paquet d’autres choses, mais j’arrête là)

  • une française frontalière vivant en Belgique à l’humour décapant

  • une enseignante équestre surnaturellement douée avec 16 cadres (et 8 cadres, et 4, vous me suivez …)

  • Betty ; je ne vous peins pas le tableau, vous connaissez déjà ! (sinon pour s’inscrire c’est ici : artissage@laposte.net )

Mais bien sûr il y a d’autres gens que je n’ai pas croisés et qui valent le coup. Parlons d’Apolline …

Apolline est artisserande, et institutrice comme mademoiselle Dézécolle, la fiancée du prince de Motordu. Apolline se promène avec un carnet à esquisses sur elle, et elle dessine. Apolline est venue cet été rue des marais faire un stage, et ce qu’elle a fait à Chinon l’a si fort inspirée qu’elle a produit du tissu, et des dessins. Voilà le premier :

J’avoue, j’ai été séduite dès la première vision. Alors je l’ai appelée, la demoiselle Dézécolle.

Une petite conversation charmante de fin de semaine, où je l’ai un peu cuisinée sur son appétit artistique et son inclination vers le tissage. Sans trop de surprise, elle tutoie les arts depuis longtemps (écriture, photo, peinture, etc). J’ai appris que c’était la première fois en juillet dernier qu’elle se risquait devant quatre cadres et une navette, et qu’elle y était venue par affinité « betty-nesque ». Ancienne chinonnaise expatriée à Paris dans un énooooorme appartement où elle peut se retourner dans son lit si elle pousse le frigo dans la baignoire (quoi, j’exagère ??), elle m’a confié que pour l’instant elle ne pouvait pas vraiment envisager d’avoir un métier bien à elle. Pas grave, elle peut venir nous voir quand elle veut si elle revient en Touraine après tout. Et puis on ne peut pas ôter à la capitale ses capacités bouillonnantes d’opportunités diverses. Il suffit après tout de se mettre en quête d’un atelier partagé ouvert au public. Ca a des chances d’exister à Paname …

Pour Apolline, l’occasion a fait la larronne. Elle connaissait Betty depuis longtemps et a profité d’un peu de temps libre pour venir s’asseoir dans son atelier une petite semaine. Saisie par l’atmosphère du lieu, l’interaction entre les gens, la beauté des textures et des couleurs, elle a naturellement pris son carnet à dessin pour croquer quelques scènes prises sur le vif. Elle dessine depuis longtemps, inspirée par les scènes de vie qui la touchent (elle parle d’ailleurs de « bouts de vie »). Nous sommes tombées d’accord pour dire que la sérénité et l’harmonie qui baignent l’atelier sont inspirantes et séduisent toute âme un peu encline à la création.

Apolline m’a dit ne pas être entièrement satisfaite par ses dessins et regretter de ne pas avoir eu le temps de faire un croquis plus réaliste, encore plus détaillé. Qu’est-ce-qu’on peut être exigeant envers sois-même ! Pour ma part, je tire mon chapeau.

La délicatesse des couleurs, la subtilité de l’éclairage, la finesse du trait … on sent la maîtrise et la longue habitude du « pris sur le vif ». Et plus encore, elle a réussi à parfaitement rendre en trois scènes la séduction éprouvée auprès de notre Betty, à son talent particulier pour transmettre son art mais aussi à fédérer autour d’elle des gens attachants, ce qui donne une légèreté particulière à l’atmosphère d’Artissage. Et pour preuve, et en guise de conclusion, je lui laisse la parole :

« La beauté du geste

 

C’est la fluidité du mouvement régulier qui fascine tout d’abord. D’un geste lent et cadencé, la main précise effleure le fil tendu de la chaîne où s’épouseront les teintes rigoureusement choisies. Des allers et venues monotones et machinales, où, pourrait-on croire, l’esprit s’échappe pour que seul le corps nous enracine dans le réel, bercé par le cliquetis de la manette que l’on abaisse.

Mais il ne s’agit pas de ça, au détriment de l’abandon fantasmé.

Derrière cette navette guidé par l’assidu du poignet, l’esprit s’est trouvé stimulé par de multiples opérations préalables qui doucement tissent le chemin vers le geste routinier.

Ce que l’on ose à peine murmurer à l’oreille, c’est que c’est l’avant qui affranchit : la contemplation se trouve à l’endroit même où la réflexion nait, où la compréhension d’une structure s’amorce, où la projection vers le tissé se dessine, où le bout des doigts n’a pas encore enlissé.

C’est là qu’est le précieux : dans le glissé de la main vers la chaîne, dans la manœuvre qui dirige les cadres disciplinés, dans ce geste qui ne dit pas tout.

Et jamais la main du tisserand ne trahira l’épaisseur du mouvement mélodieux.

Poésie du fil entremêlé. »

Apolline Chupeau et Margodric