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Il y a 4 000 ans…

4 mars 2015 -

Dominique Cardon vient d’être invitée par « Tours-Citée de la Soie », à donner une conférence dont le titre était : « Fils renoués : textiles anciens et teintures naturelles, source d’inspiration pour aujourd’hui et demain ».

9782701161433FSElle collabore depuis plus de vingt ans à de nombreuses études interdisciplinaires sur les colorants et a coordonné plusieurs séries d’analyses de colorants de textiles découverts dans des fouilles archéologiques. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur l’histoire des teintures naturelles. 

Dominique Cardon est LA référence mondiale sur la question des teintures naturelles. Elle est directrice de recherche émérite au CNRS sur : Histoire et Archéologie du Textile et de la Teinture. Tout un programme ! Elle a cette chance d’avoir une double formation : universitaire avec un Doctorat d’Histoire, et technique, avec les savoir faire traditionnels de la production des textiles et de la teinture, ainsi qu’avec les méthodes d’analyse modernes physiques et chimiques. 

Pendant une heure et demie, Dominique Cardon nous a fait voyager dans le désert oriental d’Egypte et dans le désert du Taklamakan, en Chine. La sécheresse de ces lieux ont permis la conservation de textiles qui nous racontent une histoire datant de -2000 ans avant JC, il y a donc 4000 ans ! Le textile est fragile, et on trouve peu de restes. Or la sécheresse de ces désert a permis de les conserver avec parfois des couleurs de très bonne qualité. Il faut dire aussi que les lambeaux textiles n’intéressent personnes. Aussi, ils ne sont pas pillés, ils restent in situ, dans leur jus. Dans le désert Egyptien Didymoi, c’est une ancienne décharge qui est actuellement fouillée…

Dios

 

Les outils d’analyse d’aujourd’hui permettent, à partir d’un millimètre de fibre, d’identifier très précisément le tissu, son âge et surtout la couleur et la plante à l’origine de la teinture. Chaque plante a sa propre signature moléculaire et aucune erreur ou aucun doute n’est désormais possible. Ces données si précises permettent ainsi de rétablir certaines vérités. Par exemple, concernant le pourpre : cette couleur est issue d’un mollusque dont la glande coupée produit un colorant rouge par photo-oxydation (oxydation par le rayonnement du soleil). On raconte souvent qu’il était utilisé à profusion dans des conditions sanitaires déplorables. Or il s’avère qu’on intégrait peu de fils teintés avec du pourpre dans les vêtements : un liseré, une bande étroite… Et quand il s’agissait de teindre de grande surface de tissu, on mélangeait un peu de pourpre avec d’autres colorants…

 

Molécule d'alizarine, colorant rouge d'origine végétale, extrait de la racine de la garance des teinturiers
Molécule d’alizarine, colorant rouge d’origine végétale, extrait de la racine de la garance des teinturiers

Ces recherches sont pourtant fragilisées car les sites archéologiques sont mis en péril par les conflits tout autant que par l’exploitation minière et pétrolière. Une véritable course contre la montre est engagée sur les dernières zones de fouilles. Mais en même temps, l’industrie textile s’intéresse à ces découvertes pour les reproduire et les adapter à des usages contemporains. Les créateurs s’en empareront-ils au delà d’un engouement éphémère ? L’avenir le dira.

Les diapositives de la conférencière étaient jubilatoires car elles montraient sur une même image le vieux bout d’étoffe déchiqueté, la molécule chimique de la teinture, la fresque romaine ou le vase montrant cette même étoffe portée par un personnage, et la plante tinctoriale que l’on peut encore trouver dans nos campagnes.

soldat blessé
A droite, soldat romain avec son sous-casque en tissu,
parfaite copie de celui trouvé et reconstitué à Didymoi.

À l’issue de la conférence, Antoinette Roze, présidente de Tours-Cité de la Soie, et M. Babary, maire de Tours, ont remis à Dominique Cardon la « Navette d’Argent » qui récompense ses apports innombrables à l’art et à la science des textiles. Un trophée bien mérité !