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Le kintsugi : quand l’art sublime l’accident

3 août 2022 -

Le Japon est un pays dont la culture et l’art de vivre fascinent depuis longtemps les vieux européens que nous sommes. Précisément dans le domaine de l’artisanat, la tradition, l’exigence et le savoir-faire poussent les faiseurs japonais jusqu’à l’excellence. Les plus doués dans leur domaine obtiennent d’ailleurs le statut de « trésor national vivant ». Intrigant et admirable !

Nous chérissons les objets faits par de tels maîtres d’art. Hélàs, il y a la vie, et puis il y a le temps, comme le dit si bien le grand Jacques, et la maladresse aussi, et les créations même les plus choyées et entretenues peuvent s’abîmer. On se retrouve alors bien malheureux, les débris de sa tasse préférée (par exemple) à la main.

Que faire ? Nous avons tous tenté d’être audacieux, intrépides, ou bien inconscients, et armés d’un tube de superglue 3 avons joyeusement essayé de réparer les dommages. Il faut bien avouer que la plupart du temps c’est peu probant. Et qu’au final tasse et tube de colle finissent à la poubelle. Et bien au Japon, faire quelquechose des débris est non seulement possible, mais en plus l’objet réparé est encore plus magnifique qu’avant. Bienvenue dans le monde fascinant du kintsugi.

Les morceaux sont soigneusement collectés, nettoyés, et rassemblés à l’aide d’une laque dans laquelle le maître incorpore de la poudre d’or. Le résultat est d’une finesse remarquable, et permet à l’objet ainsi réparé d’être de nouveau utilisé. La philosophie développée autour de cette technique consiste à éviter de se séparer d’un objet chéri, et à lui assurer une deuxième vie, le début d’un cycle nouveau d’existence qui garde la mémoire du passé. Les cicatrices de la casse symbolisent ce passage d’un premier âge au deuxième, et sont sublimées plutôt dissimulées.

Il y a des variantes possibles, on peut par exemple mettre de la poudre d’argent à la place de l’or (on parle alors de gintsugi).

Cette magnifique technique est loin d’être anecdotique dans notre époque consumériste qui jette ou met au rebus allègrement ce qui est cassé ou passé de mode. Le kintsugi permet de considérer différemment le passage du temps et les marques qu’il dépose sur la matérialité du monde.

Parfois, on pourrait rêver qu’au lieu de nous vendre moult petits pots de crème pour gommer les rides, on pourrait au contraire trouver une méthode de mise en valeur de ces dernières. Et pourquoi pas ? Un visage vénérable et ridé atteste d’une plus profonde expérience de la vie, d’une sagesse apportée par les ans. On devrait pouvoir être fier-ère de montrer qu’on n’a plus 20 ans.

Pas très à la mode, pour l’instant ! Mais passons. Fabriquer avec des objets précieux brisés d’autres objets encore plus précieux se décline aujourd’hui de plusieurs manières.

Dans un prochain article, on parlera de kintsugi textile. A défaut d’obsolétiser la chirurgie esthétique, on verra que la mise en valeur de tissus anciens ou abîmés a elle aussi le vent en poupe.

Marion Godric